La Peur

Publié le par Louise

Alors, donc, quand l'inspiration se taille au détour d'un virage, on crée une nouvelle catégorie, facile et pas trop stressante, la catégorie qui n'intéresse que moi, celle des bouquins.

Des bouquins lus je veux dire, hein!

Alors, donc, let's start with:

La Peur de Gabriel Chevallier.


Oui, celui qui a pondu Clochemerle en 1934, avait, quatre ans auparavant, commis cet ouvrage majeur sur la guerre de 14-18. Tellement majeur qu'il a été retiré de la vente en 1939, quand les humeurs belliqueuses des uns et des autres ne s'accomodaient guère de sa description hyper réaliste de la boucherie des tranchées. Il ressortira dans les années 50.

Il décrit, par le menu, l'abomination de ce conflit, les hommes massacrés, découpés , transformés en charpies, mangés par les poux, l'arrogance crasse et la bétise de "ceux de l'arrière" qui poussent encore et toujours, mais s'engraissent sur les carcasses des Poilus.

Rien n'est épargné au lecteur quant à la capacité des hommes à détruire leurs semblables.

Mais ce qui a sans doute fait que le livre a été jeté aux oubliettes de l'histoire c'est que Chevallier y parle de la peur.

L'immense peur qui envahit les hommes au fond des trous, avant l'assaut, au milieu d'un bombardement. La Peur, permanente, le fil rouge de ce bouquin qui se dévore d'un trait tant il est prenant.

La peur, et la dénonciation sans ambage de l'incompétence et de l'abjection des chefs de guerre, gradés et politiciens, ont fait que ce livre incontournable est sorti de nos mémoires, contrairement au Feu de Barbusse.

Il est largement temps de redonner sa place à ce livre.

Voici qu'en dit l'auteur lors d'une réédition en 1951 (article tiré de Wikipédia) :


 
« Ce livre, tourné contre la guerre et publié pour la première fois en 1930, a connu la malchance de rencontrer une seconde guerre sur son chemin. En 1939, sa vente fut librement suspendue, par accord entre l'auteur et l'éditeur. Quand la guerre est là, ce n'est plus le moment d'avertir les gens qu'il s'agit d'une sinistre aventure aux conséquences imprévisibles. Il fallait le comprendre avant et agir en conséquence. »

« On enseignait dans ma jeunesse — lorsque nous étions au front — que la guerre était moralisatrice, purificatrice et rédemptrice. On a vu quels prolongements ont eus ces turlutaines : mercantis, trafiquants, marché noir, délations, trahisons, fusillades, tortures; et famine, tuberculose, typhus, terreur, sadisme. De l'héroïsme, d'accord. Mais la petite, l'exceptionnelle proportion d'héroïsme ne rachète pas l'immensité du mal. D'ailleurs peu d'êtres sont taillés pour le véritable héroïsme. Ayons la loyauté d'en convenir, nous qui sommes revenus. »


« La grande nouveauté de ce livre, dont le titre était un défi, c'est qu'on y disait : j'ai peur. Dans les “livres de guerre” que j'avais pu lire, on faisait bien parfois mention de la peur, mais il s'agissait de celle des autres. L'auteur était un personnage flegmatique, si occupé à prendre des notes, qu'il faisait tranquillement risette aux obus. »


« L'auteur du livre estima qu'il y aurait improbité à parler de la peur de ses camarades sans parler de la sienne. C'est pourquoi il décida de prendre la peur à son compte, d'abord à son compte. Quant à parler de la guerre sans parler de la peur, sans la mettre au premier plan, c'eût été de la fumisterie. On ne vit pas aux lieux où l'on peut être à tout instant dépecé à vif sans connaître une certaine appréhension. »


Je n'avais jamais rien lu d'aussi cru, d'aussi fort sur la guerre de 14-18.

Mais malgré toute la dureté des mots, la vie et  l'humain, sont les acteurs principaux de La Peur, et cet extrait tragi-comique en est la preuve:

Dans le cantonnement, un ancien éprouvait avec soin la résistance de ses bretelles. Il s’aperçut que je le regardais et m’expliqua :

- ça t’épate, mon bleu, que je zyeute si attentivement mes bretelles ? Retiens ça : ta vieillesse future dépend de ce qui te sert à courir. L’agilité est la première arme du fantassin conscient et organisé, quand les choses ne vont pas tout à fait de la manière que le général avait prévue – ce qui n’est pas rare, sans rien dire du mal du général qui fait ce qu’il peut, c’est à dire pas grand’chose. Tu penses que les Boches sont plus marioles que nous ? Y a du vrai. Mais nous ne le sommes pas plus qu’eux non plus. Un jour tu les couillonnes et le lendemain c’est toi qui es couillonné ! La guerre, c’est du hasard, une sacrée pagaille à laquelle personne n’a jamais rien compris. Il y a des cas où il vaut mieux en jouer un air, sans user ta salive en discours patriotiques. Suppose qu’il te tombe à l’improviste trois ou quatre Fritz militaristes sur le porte-pipe… (C’est pas parce que t’as l’air d’un honnête petit gars que ça ne t’arrivera pas !) Pendant que tu opères ta retraite stratégique, en vitesse, si tes boutons de culotte te lâchent et que ton froc te tombe sur les jambes, t’es proprement faisandé par les camarades de Berlin. Je dis pas qu’ils sont pas des bons types dans leur genre, mais c’est quand même pas bien sain de trop les fréquenter. Comme on ne parle pas le même patois, on risque de ne pas se comprendre si on est pressé… J’en reviens à ça : les lacets de souliers, les bretelles, les boutons de culotte, les ceintures, tout ce qui sert à amarrer tes fringues, c’est des ustensiles qu’il ne faut pas négliger !



C'est donc chaudement que je le recommande.

Publié dans j'ai lu

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louise 30/10/2009 09:02


merci jean marie.
oui, je suis d'accord: Chevallier merite largement  sa place sur le podium aux cotes de Barbusse et de Remarque. j'ai lu pas mal sur la 1ere Guerre, et j'avoue que La Peur est de loin le plus
virulent, le violent, le plus politiquement incorrect.


jean-marie 30/10/2009 02:19


Merci, Louise de mettre à l'honneur Gabriel Chevallier et ce livre que je considère comme une oeuvre majeure... il y a malheureusement trop de gens pour qui Gabriel Chevallier n'est que l'amuseur
qui fit "Clochemerle" (que je ne méprise pas)
Je place "la Peur" à côté  de "A l'ouest rien de nouveau" de Remarque ou de "le Feu" de Barbusse (et même peut-être un peu au-dessus grâce à la description magistrale de ce sentiment de
peur)
merci aussi pour ton idée de nous faire connaître les oeuvres que tu apprécies, tous mes voeux amicaux pour ta nouvelle catégorie !
jean-marie


louise 29/10/2009 11:28


ah merci du compliment!
j'espere que ça te plaira, ce livre vaut vraiment vaut le coup!
bises à toute la famille


nelg 29/10/2009 09:40



Et c'est avec empressement que je vais me le procurer surtout en connaissant tes goûts littéraires.
biz