Malaise

Publié le par Louise

Le menu du dîner annuel du CRIF devait certainement être exquis, comme à l'habitude, mais il n'empêche que nombre de convives ont ressenti un malaise mercredi soir devant leurs assiettes. 

Malaise dû évidemment à la sortie de notre président sur la Shoah et sa nouvelle idée issue des arcanes de son cerveau et de celui de Xavier Darcos: faire "parrainer" un des 11 000 enfants juifs de France, morts en déportation,  par un  élève de CM2. On ne parle plus que de ça en ce moment. Et pour de bonnes raisons: cette idée ne peut que faire réfléchir. 

Au CRIF, on se dit surpris, Richard Prasquier, le président, a affirmé que même s'il s'attendait à quelque chose, cette initiative l'a étonné, et a ajouté, je cite" cette demande ne vient pas de nous". 

Non, elle vient bien de Sarkozy. Il avait commencé avec la lecture de la lettre de Guy Môquet, le voilà qui poursuit avec les enfants de la Shoah. 

De prime abord, je suis plutôt favorable à cette mesure, le Devoir de Mémoire étant pour moi fondamental. Mais, en réfléchissant, voilà qu'appraissent des nuances, des points sombres. 

D'abord, je trouve que - pardonnez moi l'expression - "balancer" la Shoah dans la tête de gosses de 10-11 ans serait extrêmement traumatisant. Ces gosses ne savent pour la plupart rien encore de cette histoire de l'humanité, et d'un coup, en rentrant en CM2, on va les obliger à mettre la tête dans la plus grande abomination humaine, je trouve ça rude. Darcos, lui même, craint que cela ne soit trop violent, ayant lui même été traumatisé à 13 ans, quand son père l'a emmené voir "Nuit et Brouillard ". 

Ensuite, je crains que, comme pour Guy Môquet, cette initiative ne soit qu'un feu de paille. 

Le Devoir de Mémoire doit être accompagné, expliqué, suivi, encadré par les enseignants. On ne peut pas dire à ces gosses, "voilà, tu vas tout apprendre de Shlomo ou de Nathan et puis demain on passera à l'histoire des Gaulois". Non, il y a un énorme travail pédagogique à fournir. 

Les enseignants, s'ils veulent être des passeurs de mémoire, devront assurer un suivi étroit de cette étude de la Shoah que Sarkozy propose. "Parrainer" un enfant juif déporté n'est pas anodin, et doit être précédé, et suivi d'explications de la part des profs mais aussi des familles, et je ne suis pas certaine que toutes les familles voudront jouer ce jeu. 

En même temps, cette idée sarkozyenne n'a pas de caractère obligatoire. 
Ainsi, une fois de plus, ce ne seront que quelques élèves, parmi les privilégiés je pense, parmi ceux qui bénéficient d'une structure familiale solide, d'un enseignement de qualité, avec du temps et de l'écoute, qui seront les plus motivés pour se plonger dans la Shoah par ce biais. Et les autres? 

Je reste donc circonspecte devant cette nouvelle idée, que je caractérise de coup médiatique. 

Circonspecte car je suis favorable à un enseignement du Devoir de Mémoire poussé, mais d'un autre côté je crains que le travail d'accompagnement ne soit pas fait et qu'au bout du compte, cette initiative ne serve qu'à traumatiser les gosses, avant de les relâcher dans la nature sans les armes pour comprendre ce qu'ils viennent de voir.

A 10 ans, je suis allée à Verdun et sur les champs de bataille de la Marne. J'en suis revenue bouleversée, réellement marquée, je ne pensais plus qu'à ça pendant les mois qui ont suivi. Mais heureusement, je viens d'une famille où l'histoire a toujours tenu une place prépondérante, je savais en y allant ce que j'allais voir, ce qui s'était passé, pourquoi, comment. Et ensuite, au retour, on ne m'a pas laissée seule avec mes images cauchemardesques de Douaumont ou de la Tranchée des Baïonnettes, il y a eu un suivi, qui a fait que j'ai pu faire mienne cette histoire, et que je suis très attachée à la défense de ce devoir de mémoire. 

Quant à l'Holocauste, je suis "tombée dedans" très jeune aussi, cette période étant celle qui, chez moi, avait le plus de documents lui étant consacrés. Mais ce n'est pas le cas dans toutes les familles...

Alors que faire? 

Une grande partie de ces gosses de 10 ans passent leur temps à "butter du boche ou du japonais" sur console de jeu, mais ne savent même pas pour la plupart ce que "WW2" signifie. Et ce que fut cette guerre. 

Les mettre devant des images de gosses  morts à Auschwtiz leur mettrait peut être du plomb dans la cervelle, mais est-ce bien sûr? Est-ce qu'ils ne vont pas refuser ces images, cette histoire ou simplement, s'en foutre? Ce qui serait un aveu d'échec total et effroyable de la volonté de promouvoir le Devoir de Mémoire en France. Je crains que ce ne soit la réaction de la majorité des enfants de CM2. Ces gosses, pour bon nombre d'entre eux, ne savent même pas lire en entrant en 6ème, comment veut on les sensibiliser à l'Holocauste, à l'Histoire? 

Encore une fois, je le repète, une mince frange de la  population sera réceptive à la demande de Sarkozy, fera bien son boulot, les gosses seront parfaitement pris en charge et suivis dans l'exploration de la Mémoire de la Shoah, mais l'immense majorité des autres sera au moins inintéressée, ou au pire réfractaire. 

Je continue à penser que cette idée n'est pas forcément mauvaise, mais que 1/ 10 ans, c'est bien trop jeune, 2/ il faut un énorme travail préparatoire et 3/ il faut un énorme travail de suivi. 

Je crains en outre que les enseignants de CM2 n'aient pas franchement assez de temps à consacrer au Devoir de Mémoire, et un Devoir de Mémoire baclé devient dangereux: il est tronqué, manichéen, et risque d'attiser la haine de l'autre. 

De plus, je ne suis pas certaine que le but des classes de primaires soit là. En primaire, ce sont les bases, les fondements, les trames qui sont enseignées: lecture, écriture, calcul, langues, et ces armes sont indispensables pour toute la suite de la vie des enfants. L'enseignement de la Shoah devrait venir ensuite, au collège, quand, en principe, les bases sont connues et que l'on peut creuser l'histoire et la culture. 

Je crains en fait qu'on ne soit en train de mettre la charrue devant les boeufs et qu'en plus on fasse tirer cette charrue par des enfants de 10 ans. 

Ce papier n'engage évidemment que moi, ce ne sont que des réflexions que je souhaitais partager pour connaître votre point de vue sur ce sujet qui me tient personnellement à coeur. 

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jean-marie 19/02/2008 22:43

c'est très beau, Monsieur le Président...je ne vous ferai pas de lettre...je me contente de le reconnaîtreen quelques mots, vous avez du talent...mais c'est surtout vraiment très émouvantet l'on vous en remercieamicalementjean-marie

Le Président 19/02/2008 09:34

Elle s'appelait Sarah elle n'avait pas huit ansSa vie c'était douceur rêves et nuages blancsMais d'autres gens en avaient décidé autrementElle avait tes yeux clairs et elle avait ton âgeC'était une petite fille sans histoire et très sageMais elle n'est pas née comme toi ici et maintenantComme toi comme toi comme toi comme toi

jean-marie 18/02/2008 20:35

bonsoir, chère Louise...j'émerge... mais sois sûre que je n'ai pas oublié le chemin de ton blog et je tombe sur un article particulièrement émouvant... et des commentaires très enrichissants...ce que j'en retiens...l'idée en soi me paraît valable... il faut en discuterrisque de traumatisme ? ils sont costauds aujourd'hui les petits... je pense que l'actualité la plus "quotidienne" ne les épargne pas...ils ne sont pas tous irresponsables les enseignants...ils sont capables d'intervenir de façon très progressive...j'ai assez  "matraqué" mes anciens collègues mais dans leurs classes ils doivent rester seuls maîtres et ils ont déjà fait face à tant de défis...très amicalementjean-marie

oiseaux de proie(vampire) 18/02/2008 02:07

Bonjour,Ici on en a seulement parlé en  4e secondaire (donc en 3e chez vous puisque nous c'est de 1 à 6 ) , mais ma maman m'en avait parlé avant elle m'a montré des illustrations de livres d'histoire ... Je crois que c'est important d'en parler à l'école mais pas trop tôt mais c'est aussi et surtout une histoire d'éducation ...Bonne journée à tous ...

Leloire Marie-Claude 17/02/2008 15:47

Le grand-père de mon mari était résistant en Belgique, il fut arrêté par la gestapo en 1942 et n'est jamais revenu ... Mes enfants l'ont toujours su, sans en comprendre le sens tant que leur mental n'était pas suffisamment ouvert pour le comprendre . Nous étions là, pour expliquer un fait de famille en somme, mais comment faire comprendre à des enfants l'horreur d'enfants déportés et tués durant ces temps tragiques, alors que la vie d'aujourd'hui est d'un tout autre acabit ?